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Journal d’un photographe

Que reste-t-il de notre memoire si ce n’est une photographie.
copyright Alain Keler /M.Y.O.P

Jeudi 5 juillet.

 Le bus 65 qui m’amène au centre commercial du millénaire, à Aubervilliers, traverse le 10éme, le 18éme avant d’arriver dans cet endroit flambant neuf, paradis de la consommation, immense, installé le long d’une branche d’un canal qui mène à Paris. Pourquoi ce centre et non pas un autre? Parce que le spécialiste multimédia auprès duquel j’avais acheté mon décodeur satellite, aujourd’hui en panne, ne se trouve qu’en dehors du périphérique.  En arrivant dans ce paradis, je pensais que les photos que j’avais fait de personnes attendant aux arrêts de bus le long de la ligne pourraient trouver leur place dans mon blog.

C’était sans compter avec le hasard de la vie, qui fait que prendre des photos n’est pas un exercice répétitif, sauf pour appuyer sur un déclencheur. Une navette fluviale relie ce centre commercial à la station de métro Corentin Cariou, sur la ligne 7. On se croirait en vacances, s’exclama une passagère en montant sur la navette. Le parcours n’est pas très long, mais agréable. Il permet de sauver beaucoup de temps. C’est la première fois que je pénétrai dans Paris de la sorte.

Donc je disais agréable. À l’arrivée, alors que je prenais mon ultime photo, que vous pouvez voir au dessus, d’un groupe de quatre personnes qui attendait la navette, c’est le moment que choisit un agent de sécurité en arrivant sur le quai pour me faire ce signe qui me met hors de moi « pas de photos ». Non content de son effet gestuel, l’individu m’aborda à ma sortie de ce vaporetto à la française. Il n’en fallut pas plus provoquer mon ire. j ‘essayais de lui expliquer qu’il n’avait absolument pas le droit de m’interdire de faire des photos. Il prétexta qu’il y avait souvent des ados, ce qui n’était pas le cas aujourd’hui de toutes manières, pour me faire une leçon sur l’impossibilité de photographier. Le gars était visiblement buté, sûr de son droit, sans doute légitimé par son uniforme d’agent de sécurité. Son collègue, que j’allais voir ensuite abonda dans son sens.

Pour moi, le problème est grave, car n’importe quel crétin peut décider d’empêcher une autre personne de faire quelque chose qui ne lui plait pas. Ces comportements de petits chefs débiles ont été facilités par les durcissements politiques intervenus depuis le 11 septembre, les encouragements à la délation de certains gouvernements. Les politiciens de droite en France ont emboité le pas à ces faiseurs de leçons de morale qui sévissent de l’autre côté de l’atlantique. Il y a aussi des comportements de certaines religions, qui interdisent la reproduction des images, et qui se propagent l’air de rien et rapidement à l’encontre de ceux qui font des photos. Je passe internet etc…

Je décidais de ne pas me laisser faire, et de faire part à ceux que je pourrais joindre du côté anti-libertés de ces attitudes fascisantes. Je contactais les opérateurs de cette navette, en espérant remonter jusqu’à l’entreprise où travaillent ces cerbères de pacotille.

Voici le texte du mail envoyé à Vedettes de Paris. Je vous le livre. Empêcher quiconque de faire des photos est une atteinte aux libertés fondamentales de la démocratie. Après la photo, on tentera d’essayer d’empêcher les hommes de parler. Puis on ne les laissera pas écrire. On détruit actuellement des bijoux de l’histoire africaine, car ils expriment une manière de voir non conforme aux idées de ceux qui ont pris le pouvoir et qui ont les armes.

Ce petit incident n’est pas anodin. Il est grave, et il se reproduit souvent. Je me suis déjà retrouvé dans ces situations plusieurs fois depuis que j’ai commencé ce rendez-vous quotidien.

« Bonjour. Un agent de sécurité m’a intimé l’ordre de ne pas prendre de photos à la station fluviale de Corentin Cariou. Je prenais des photos du voyage sur la navette fluviale qui va du centre commercial du millénaire à Aubervilliers à cette station. Outre le fait que je n’ai pris qu’une photo en arrivant à quai, c’est elle qui pose problème pour lui, cet agent outrepasse ses droits en interdisant à une personne de faire une photo dans un lieu public. Il m’a ensuite demandé de regarder ma photo pour voir s’il pouvait me donner l’autorisation. J’ai refusé de lui montrer pour plusieurs raisons: il n’a pas le droit de regarder sur mon téléphone, ou n’importe quel appareil photo ce que prennent les gens. Il a ensuite prétexté qu’il y avait souvent des mineurs à cet endroit. 0r à ce moment précis, il n’y en n’avait pas, ce que confirme la photo, et même s’il y en avait eu, ce n’est pas a lui de décider pour moi ce que je peux photographier ou non. Il n’est pas dans son rôle en tentant de censurer une personne faisant une photo. la police, elle même, ne peux pas interdire de photographier dans Paris, à l’exception des ambassades et ne peut pas non plus demander à voir, ou effacer des photos. Seul un juge peut l’ordonner, sur commission rogatoire . L’attitude de cet agent de sécurité est non seulement arbitraire, mais totalement illégale an regard de la loi. Son collègue, auprès de qui je suis allé me plaindre ensuite, a abondé dans son sens, ce qui ne m’étonne pas. Si l’incident en lui-même n’est pas très important, par contre le fait que des agents de sécurité s’arrogent des droits qui ne sont pas les leurs est très inquiétant. Cela laisse la place à l’arbitraire, ce qui est contraire aux valeurs de nos démocraties. Il se trouve que je suis aussi photographe professionnel, titulaire de la carte de journaliste professionnelle depuis 1977, et que je me bats contre ces attitudes qui font que n’importe qui, à partir du moment ou il porte un uniforme, s’octroi des pouvoirs qu’il n’a pas. C’est ce qui se nomme jouer au petit chef. C’est pour toutes ces raisons que je souhaite faire remonter cet incident à la direction des vedettes de Paris, ainsi qu’à la direction de l’entreprise qui emploie ces agents de sécurité. Dans le cas ou ma démarche n’aboutirait pas, je me réserve le droit de communiquer sur ce cas à la presse, mon environnement professionnel, et aussi à la mairie de Paris et aux services en charge de la navigation fluviale.

Je vous remercie de l’attention que vous porterez à ce mail ».

Je vous tiendrai au courant s’il y a une suite.

Bonne soirée. Attention quand vous prenez des photos. Vous êtes des gens dangereux.

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En echo à la lettre d’Alain Keller

par Pierre Gleizes