Retards de paiements aux agences, donc aux photographes, de la plupart des titres … Projet de barème de pige minimum au tarif du SMIC… Réforme de la sécurité sociale des auteurs dans les limbes … Ne nous payons pas de mots, la situation des photographes et des agences s’aggrave.

Depuis dix mois, Le Monde, l’Obs, Télérama, La Vie, Courrier International, l’Express, Point de Vue, l’Humanité, ne payent plus les agences photographiques qui les alimentent. La somme des montants en souffrance – difficile à estimer- oscille entre 3 et 5 millions d’euros, ce qui n’est pas énorme au regard des 5 milliards d’aides que les titres incriminés continuent de percevoir chaque année de l’État. À cause de ces retards les plus petites structures sont au bord du dépôt de bilan et les photographes plus que jamais dans la misère.

Aux Rencontres d’Arles, Fleur Pellerin annonça la création d’un Conseil national de la photographie … La ministre précédente avait, elle, instaurée une mission de consultation et de modération qui devait enrayer la dégringolade des prix. Six mois de négociations (janvier à juin 2014) entre éditeurs de presse, agences et photographes pour forger un Code de bonnes pratiques professionnelles.

Signé par les syndicats des éditeurs de presse, des agences et PAJ (Photographes, Auteurs, Journalistes), le code avait finit par être boycotté par l’intersyndicale SNJ (Syndicat national des journalistes) CGT, CFDT, FO, suivie en cela par une UPP (Union des photographes professionnels) obédiente.

« On allait voir ce qu’on allait voir » clama l’intersyndicale SNJ qui préféra négocier un barème de pige minimum en commission paritaire mixte. Résultat : un barème horaire au SMIC, mais « soumis à consultation » nous dit Fleur Pellerin … Jugez-en.

89€ en PQN (presse quotidienne nationale) pour une commande photographique de 5 heures « sur un même thème et dans un même lieu » … 49€ en presse hebdomadaire (donc 9,80€ de l’heure), tel est le projet de barème de pige minimum annoncé par la ministre de la culture lors de sa visite à Visa pour l’Image, alors que la journée de commande en presse quotidienne comme en presse hebdomadaire est actuellement payée 300€ environ !

Quelle a été la stratégie de l’intersyndicale SNJ pour en arriver là ? Pour faire court, brader le barème des piges pour tenter de favoriser les rédacteurs salariés de la presse qui constituent le « fonds de commerce » des syndicats. En effet il est de plus en plus fréquemment demandé à ces rédacteurs salariés de réaliser les photographies et les vidéos que leurs employeurs ne trouvent pas dans le flux des grandes agences auxquelles ils sont abonnés et qu’ils commandent en pige aux photographes et vidéastes. Il s’agit, à terme, de former et transformer tous les rédacteurs de presse en JRI et de s’emparer du travail qui restait aux photographes et aux vidéastes.

Pendant ce temps là le ministère de la culture via la DGMIC (Direction générale des médias et des industries culturelles), continue d’octroyer généreusement ses aides aux éditeurs de presse, qui, pourquoi se gêner, bafouent les lois impunément ; d’abord la loi Cressard, en payant nombre de commandes en droits d’auteur au lieu de piges salariées, puis la loi de modernisation économique (dite LME), en accumulant des retards de paiement vis à vis des agences et des photographes.

La DGMIC, qui dispose d’outils permettant de diminuer les aides aux éditeurs irrespectueux des lois, ne bouge pas. Panique dans les agences dont plusieurs voient le dépôt de bilan s’approcher à grands pas. Pourquoi les deux syndicats d’agences ne poursuivent-ils pas en justice les groupes de presse fautifs ? D’après l’un de ces syndicalistes « ce serait risquer de perdre la clientèle de certains titres… ». Quant à l’AFP qui pourrait suspendre son fil, elle ne le fait pas. Pourquoi ? Mystère …

Malgré cette situation catastrophique le directeur de Visa, déclare (notamment sur la radio WGR) qu’il sent « un frémissement ». Celui du dernier soupir ? Le très documenté rapport Ithaque intitulé « Le métier de photographe », paru au mois de juin, révèle qu’en dépit de l’augmentation de la population de photographes, le nombre de cartes de presse chez ces derniers a chuté de 40% en sept ans ! En effet, de quoi frémir.

Thierry Secretan

Photographe, président de PAJ